émilie di nunzio

Nous voilà ici et d’entrée de jeu dans le cadre hors cadre, du merveilleux appuyé. Paca Sanchez y mène son œuvre dans le temps, du visible vers l’invisible, et de l’invisible vers le visible. Ce mouvement double est d’une espièglerie forcément facétieuse, pour celle qui navigue dans la glorification de l’anodin depuis... toujours. Du végétal elle réalise un précipité alchimiste fort complexe, celui de réunir richesse et humilité, rien que ça. Par son travail très rigoureux, l’artiste nous dispense avec élégance du poids de sa quête pour opérer ainsi ‘tout simplement’ - en apparence - un changement salutaire d’échelle de valeur. Programme ambitieux et nécessaire, et aujourd’hui il n’est plus tabou de dire indispensable, que celui de l’humain qui se met ici sur un mode plasticien parfaitement en accord avec son écosystème, intérieur comme extérieur. Dans un contexte de pressions multiples, c’est cette émancipation qui ne renie rien d’une immense sensibilité, qui frappe. Cet engagement ardu et entêté dans cette endurance à la beauté ferme est celui de la rigueur pour la légèreté... Dans son biotope, Paca Sanchez a préféré et radicalement choisi la coopération à la compétition, la collaboration à l’instrumentalisation. C’est le processus même de la vie qu’elle interroge, incarne et met en scène, assumant parfaitement la culture de son processus créatif très construit, vers l’onirique. Si elle s’inscrit dans un sillon, c’est dans celui de ceux qui agissent les tours de magie au lieu des tours de force. Cette œuvre en est une expression, oui, d’une inspiration, oui, une respiration libre : une vraie proposition pour un partage... aller, ici, pour une fois, saluons la rareté.

La maturité de l’œuvre de Paca Sanchez ne se dément pas, elle s’affirme dans le cycle et le mouvement un instant fixé par l’intelligence. Ici, une vie et une œuvre pour un seul geste, celui du voyage, la force de l’éphémère et du passage parfaitement assumée dans son évidence et dans sa complexité. Il n’y pas point d’artifice dans ce travail, aucun goût non plus pour la ‘personnalité’ et sa fatigante tyrannie d’affirmation, mais un savoir-faire tel un savoir être, celui de l’hyper-poétique. Qui porte et s’installe dans l’infiniment grand, comme dans l’infiniment petit. Et dans cette simplicité qu’il faut faire l’effort d’accepter : nous sommes invités à une spiritualité naturelle, une spiritualité directe, belle, incarnée, et extrêmement authentique, donc exigeante. A nous d’apprendre à nous laisser faire, dans cette passivité active de l’accueil contemplatif, à nous de nous laisser modifier par cette forme d’amour, humbles à notre tour. Et par la proposition de l’artiste, par son geste qui ne faiblit pas, celui qui sait marier le merveilleux et l’impossible, et sans qui ne l’oublions jamais, le monde ne serait pas monde.

paca sanchez ou l'hyper-poétique

jacques bens

Ce qui donne sa noblesse à ce matériau modeste et pauvre, c’est le respect avec lequel paca sanchez le traite. Chez elle, pas d’ironie, aucun sarcasme : elle travaille la rafle compressée, les écales de noix ou ces tourteaux de lavandes que les distillateurs appellent des « bougies », comme elle le ferait de la pierre ou du bois. (D’ailleurs, n’est-ce pas du bois ?)

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Bien entendu, ce matériau indiscipliné, désobéissant, réclame un traitement particulier : l’Apollon du Belvédère n’est pas de sa compétence – encore que des mains habiles pourraient bien le plier à de surprenantes réalisation. Mais je vois une raison autre que technique au choix des formes adoptées ici : en ne présentant que des volumes simples (sphères, parallélépipèdes, troncs de pyramide), l’artiste empêche l’œil et l’imagination du spectateur de se laisser distraire par l’anecdotique, et les obliges à considérer la matière pour ce qu’elle est vraiment : un intermédiaire indispensable entre le réel et le rêve.

de la paille et des graines

nathalie bertrand

Aux paysages de Provence se succèdent ceux de l’Auvergne quand paca sanchez s’installe dans un village de la Loire. Autre lieu, autre végétation, autre investigation, elle se « débarrasse » de la technique et de la masse qui en résulte pour des œuvres plus légères qu’elle revendique sans prétention.

Dans un souci de retour aux origines et pour ne garder que l’essentiel, après avoir supprimé le volume, elle bannit également la surface au profit de la ligne. Cette recherche de l’épure accompagne ses préoccupations scientifiques sur l’ethno-botanique. Les textes de Pierre Lieutaghi confortent la pensée et le sentiment d’une nature qui est également la genèse de l’humanité.

Les œuvres deviennent plus linéaires, et la souplesse du jonc dessine une colonne vaporeuse. Le linéament des sarments de la vigne vierge assemblés se déploient dans l’espace ; tortueux et mobile il permet la circulation de l’air. Le vide participe à l’existence de la matière dont les limites ne sont plus clairement définies. Sur les murs, se déploient des réseaux à partir des tiges de joncs et de lavandes avec des fleurs de bardane aux propriétés agrippantes, qui servent de liant et de point de jonction. La lavande, plus rigide, projette un rigoureux quadrillage alors que le flexible jonc étale un tracé ondulé.

C’est pour paca Sanchez le souci de ne pas forcer la matière et d’élaborer des graphismes qui respectent la structure des végétaux. Un carré de lavande observe la même rigueur géométrique dont le volume décline un subtil plan oblique à partir d’un dégradé de tiges.

L’art de paca sanchez est une philosophie de la nature à partir du regard pour nous apprendre à voir autrement. Le geste est également partie prenante de l’œuvre : la cueillette reste une étape primordiale. L’artiste prolonge ses expériences sur l’infiniment petit jusqu’à la fugitive impression. Les akènes de pissenlits conservent leurs aigrettes duveteuses alors qu’un souffle léger suffit à les faire disparaître. Incertitude de la matière à jamais préservée.

l’esprit des herbes 2000

randria manampisoa

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De toutes ces sensations, elle a nourri le projet d’une exposition – ces sentes buissonnières dans lesquelles vous êtes invité à vous perdre.

Lorsque vous longerez cet itinéraire d’imaginaire végétal, une nuée de question vous assaillira : les œuvres exposées ici relèvent-elles de la peinture, de la sculpture, de quelque autre discipline… ? quelle est la plante qui a fourni cette tige, ces feuilles, ces coquilles, cette écorce… ?

mais plus que votre curiosité, c’est l’émotion qui vous étreindra.

et vous mènera à cette évidence : consacrons-nous suffisamment de temps, d’attention à ce qui nous entoure, à ces petites choses, ces menus détails, élégants, que nous ne savons plus voir et qui sont pourtant porteurs de tant de significations dans les exemples que nous offre paca sanchez ?

sentes buissonnières, ode à ce pays 2004

pierre lieutaghi

On a envie d’écrire : les œuvres de paca sanchez donnent à voir ce qu’on ne voit pas des plantes banales – et de quelques-unes qui le sont moins. Elles révèlent des ouvrages d’une audace et d’une délicatesse discrètes que leur banalité fait invisibles ; puisque les têtes de pissenlit et les draves passées accèdent tout simplement ici à la réalité qu’on ne leur accordait pas, qui est bouleversante.

Mais n’est-ce pas là interprétation partielle, sacrifice aux évidences où devrait se résoudre la relation esthétique à la nature ? La version suivante paraît plus juste : des plantes banales, etc., donnent accès comme du dedans à un regard unique sur la nature, où se précise et s’émerveille le nôtre. Les syllabes végétales reprises au texte de l’œuvre ont acquis une sonorité nouvelle, fondé de nouveaux sens. D’où le correctif proposé au titre de l’exposition : Laudes mutationum plantarum, « louanges aux métamorphoses des plantes ».

laudes plantarum - 2005

heliane bernard

Un art qui enseigne à voir autrement

L’œil rivé au sol, elle isole du fouillis des herbes celle qu’elle va sublimer. Ou est-ce plutôt la plante qui la fixe et l’oblige au geste de cueillette pour exister autrement ? Se faire voir ?

Avec dans les bras des brassées parfumées, paca sanchez parcourt les espaces séchés par l’automne. Se penchant sur la petite branche qui exhale une dernière senteur, notre cueilleuse d’herbes odoriférantes, de tiges et de branches aux frêles fragrances, l’attrape doucement. Une caresse. Plus tard, elle rentre à l’atelier les bras chargés de son butin. Elle sait déjà. Elle dessine son projet, le projette dans l’espace.

Comme les oiseaux tressent leurs nids, elle tresse et malaxe les rafles, manipule les cades, pose délicatement les fleurs en panne de vie. La nature seule a été son guide, lui a donné la parole. Elle lui a montré ce nouveau chemin de l’art qui a aboli le pinceau au profit d’une prise directe avec la plante. Elle met au monde et métamorphose les simples des champs, transformant ainsi le statut de la nature morte. Ce qui s’était figé sur la toile est passé dans la réalité. paca sanchez a inventé une mémoire différente.

Evidés de leur chair, pétales et feuilles offrent leur sobre architecture pour des œuvres dépouillées d’emphase. Les végétaux oubliés s’exposent en figures géométriques, quasi musicales. Ils s’élancent dans l’espace, donnant à voir la délicatesse des camaïeux beige, allant du sable au blanc lumineux.

bambouseraie - 2009

sabine puget

il suffit de lire les titres de ses expositions personnelles pour savoir dans quelle direction elle mène ses créations. c’est une glaneuse dont le premier talent est de sentir l’extra-ordinaire dans les plantes ordinaires qui bordent les chemins de partout. elle voit. en les faisant entrer dans son atelier elle leur donne une autre vie par la grâce de son esprit d’architecte.

elle organise dans des boîtes immaculées des petits jardins secs où l’œil se ballade avec jubilation. il semble que ses œuvres soient rendues possibles par le tenue de conversations secrètes avec le monde végétal qu’elle contraint à une sorte de loi du cadre tout en préservant la fragilité. chaque composition est une source nouvelle de bonheur.

jacques jouet

à supposer qu’on me demande ici de titrer pour moi-même une résille de paille de thym de paca sanchez qui se trouve sous mes yeux sur un mur, je passerais volontiers par une plaisanterie L’origine du monde, détail, mais je continuerais tout aussi futilement, c’est-à-dire sérieusement par une réflexion sur le végétal arrêté qui donne à celui-ci un statut, je ne dirais pas de brindille encore, mais véritablement de poil de la nature, sachant que le poil animal et humain n’est pas du végétal et pas tout à fait du carné non plus, tandis que le souci du filtrage, sensible dans beaucoup de ses travaux qui m’évoquent le tamis, ne rend pas les objets tout à fait étrangers à certaines fonctions des reins, par exemple, signe que le corps ne sait jamais véritablement s’absenter de la scène ou que le souci du collage comme technique avant d’être genre ne peut pas ne pas rappeler le supplice de la teigne, comme nous appelions naguère les scratches naturels de la bardane dont les cheveux (pas que des filles) étaient les premiers ennemis, tandis qu’aujourd’hui, ces velcros, je les verrais bien jouer le rôle d’attaches, de fibules, d’agrafes pour une robe couleur de l’espace, odeur du corps et forme du temps, capable d’interdire que la machine physique de l’homme et la femme puisse être amenée à monter quelque chose, peu ou prou, de son nu.